LA CHINE
Entretien avec François Jullien
Extrait (…)
"Néanmoins j'ai passé presque deux ans en Chine, à Pékin puis à Shanghai, avec l'idée qu'il fallait traverser cette difficulté parce qu'il y avait un enjeu derrière.
Alors quel enjeu ? Mais la langue ! La langue, parce que dès que vous apprenez le chinois, même le plus élémentaire, quand vous dites par exemple : " Qu’est-ce que c'est que cette chose ?
", shi shenme dongxi, vous dites : " Qu'est-ce que c'est que cet est-ouest ? ". Et ça, je trouve, philosophiquement, c'est fantastique. Puisque, pour nous, " chose ", c'est un terme
individualisant. " Chose ", " cause ", c'est un terme isolant.
Alors que pour dire la même chose, si je puis dire, en chinois, et dans le chinois d'aujourd'hui, pas le chinois classique des philosophes, vous dites : " Qu’est-ce que c'est cet est-ouest ? ". Vous dites une relation. La pensée chinoise est une pensée essentiellement relationnelle.
Pour dire paysage, on dit " montagne et eau ", shanshui ou shanchuan.
Donc cette idée, au fond, que la pensée chinoise devait s'articuler différemment de la pensée grecque. C’est une intuition que très tôt la langue chinoise nous donne et puis confirme dans son apprentissage. (…)"
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« Une séance d’analyse est toujours un effort de poésie, une plage de poésie, que le sujet se ménage dans une existence, la sienne, qui est gouvernée par l’utilité directe. La
poésie, lorsqu’elle s’accomplit sous la forme d’une séance d’analyse, veut dire que je ne me soucie pas de l’exactitude, de la conformité de ce que je dis ou de ce que je veux
transmettre.
La séance d’analyse est un lieu où le sujet peut négliger la recherche de ce qui est commun et se concentrer sur ce qui lui est propre et
n’arrive qu’à lui seul. Le sujet ne parle pas à l’analyste dans une séance, mais à mon analyste. A celui-là, à Un prélevé sur la foule. Il a avec lui ce lien qui est la langue. Si la langue est à
tous, le destinataire est unique. L’analyste n’est pas irremplaçable, mais c’est Un qui est là pour acquiescer.
Ce qu’il fait fondamentalement. Il accueille,
il dit oui. Il accuse réception au nom de l’humanité, au nom de ceux qui parlent.
Une séance d’analyse est comme une parenthèse, rien de plus, mais rien de
moins.
Une parenthèse dans l’existence minutée du sujet contemporain, ce sujet qui est voué à l’utilité directe. La séance analytique est une plage de
jouissance soustraite à la loi du monde, permettant aussi bien à cette loi du monde d’exercer son règne, lui procurant un relais, un soulagement, une halte, tandis que se poursuit cette
extraction inlassable de plus-value, qui justifie, croit-on, qu’on existe. »